« C'est une femme qui peut faire le job, comme on le dit. » — Michée TAKPARA, Chef de programmes, Radio Solidarité FM
La femme qui n'a pas attendu qu'on lui ouvre la porte
À Djougou, quand la nuit tombe et que les postes radio s'allument dans les concessions, il y a une voix que les auditeurs reconnaissent entre mille. Une voix qui parle français, qui parle yom, qui parle le langage de ceux qui ont besoin qu'on les écoute. Cette voix, c'est celle d'Edith Sare. Pourtant, rien ne la prédestinait à ce micro. Avant d'être journaliste, Edith comptait des billets de banque. Caissière de guichet à l'Association des Services Financiers du Bénin de 2019 à 2021, elle avait un poste stable, un salaire régulier. Mais quelque chose la tirait ailleurs, vers les mots, vers les gens, vers cette envie de raconter ce qui se passe dans la vie des autres pour que les choses bougent.
En août 2021, elle franchit les portes de Radio Solidarité FM. D'abord stagiaire, puis journaliste-rédactrice, puis cheffe de programmes adjointe. La progression dit tout : Edith ne fait pas les choses à moitié.
Une force de caractère qui s'impose
Quand elle est arrivée, le milieu était ce qu'il est souvent dans les rédactions communautaires : majoritairement masculin. Ibrahim Tenaka, technicien à Solidarité FM depuis la naissance de la radio, se souvient : « Au début, on se disait que ça ne serait pas facile pour elle. Mais elle a su s'adapter très tôt. »
La raison ? Une intelligence doublée d'un caractère que personne ne peut ignorer. « Elle passe à douceur, quel que soit ton tempérament, elle arrive toujours à te maîtriser », poursuit Tenaka. Edith ne hausse pas le ton pour se faire respecter. Elle convainc, elle persévère, elle démontre.
Michée Takpara, son chef de programmes, le confirme sans détour : ils lui confient parfois des missions qui dépassent ce qu'on attendrait d'elle. Et à chaque fois, elle livre. « Elle nous a toujours prouvé qu'elle est une femme capable. »
Le vendredi soir, quand les cœurs se confient
Chaque vendredi soir, Edith co-anime « Carrefour du Sentiment » aux côtés du chef de programmes. Les auditeurs envoient leurs correspondances, racontent leurs peines de cœur, leurs disputes conjugales, leurs silences de couple. Et Edith écoute, analyse, conseille.
Mais un soir, elle a fait plus que conseiller. Une femme avait écrit pour dire qu'elle avait quitté son mari, le père de ses trois enfants, pour une histoire d'argent. La procédure de divorce était déjà lancée. À la sortie du studio, Edith n'est pas rentrée chez elle. Elle est allée directement chez cette femme. Sans être coach sentimentale, avec juste ses mots et sa sincérité, elle l'a convaincue de rejoindre son foyer.
Aujourd'hui, ce couple est devenu ami d'Edith. Et surtout, auditeur fidèle de Solidarité FM. Ils ne ratent plus un seul programme. C'est peut-être ça, la vraie mesure de l'impact d'une radio communautaire : non pas le nombre d'auditeurs, mais le nombre de vies qu'on a touchées à travers le micro.
Le soir où les enfants ont dîné après vingt-deux heures
Il y a une soirée qu'Edith n'oubliera jamais. Elle était à la radio, absorbée par l'écriture d'un reportage, quand son téléphone a sonné. C'étaient ses enfants, ou plutôt un inconnu à qui ses enfants avaient tendu le téléphone, parce que maman avait oublié de venir les chercher à l'école. Il était déjà 19 heures. Le journal approchait. Elle a fini son reportage en urgence, déposé le papier, et couru chercher ses enfants. Ce n'est qu'en allumant sa radio à la maison qu'elle a réalisé l'ampleur de l'oubli : le présentateur lisait le lancement de son reportage, et un silence s'ensuivait. L'élément sonore était resté sur son bureau, jamais copié à la cabine technique.
Elle a repris la route de la radio à toute vitesse, ses enfants à nouveau seuls à la maison. Le présentateur a pu rattraper le reportage in extremis, avant la fin du journal. Ce soir-là, Edith et ses enfants ont dîné après 22 heures.
Cette anecdote, elle la raconte sans amertume. C'est le prix que paient les femmes de médias, mères de famille, qui jonglent entre le studio et la maison, entre le lancement du journal et le dîner des enfants. Michée Takpara le sait bien : « Quand la pression du travail s'ajoute à l'heure d'aller chercher les enfants ou de faire la cuisine, vous n'arrivez plus à la contrôler. » Ce n'est pas un défaut. C'est le signe d'une femme qui porte deux mondes sur ses épaules.
Celle qui inspire les autres à rester
L'une des plus belles preuves de ce qu'Edith apporte à Solidarité FM ne se lit pas dans un bilan d'activités. Elle se lit dans le parcours de Glawdys Fifamè Djevi.
Quand Glawdys est arrivée en stage en 2024, elle n'avait pas fait le journalisme. Elle n'était pas venue pour rester. Mais elle a trouvé Edith — pratiquement la seule femme de la rédaction, qui l'a accueillie « à bras grandement ouverts ». Edith l'a encouragée, l'a guidée, a comblé ses lacunes sans jamais la faire sentir incompétente. « En elle, il n'y avait pas de réticence », raconte Glawdys.
Résultat : après son stage, Glawdys a été rappelée comme collaboratrice. De stagiaire à collègue, la relation n'a fait que se renforcer. Sans Edith, Glawdys ne serait probablement plus dans les médias aujourd'hui.
Ibrahim Tenaka résume cela avec justesse :
« Une femme dans les médias, c'est beaucoup d'atouts. Parce que ça inspire les autres filles à devenir comme elle. Entendre une voix féminine qui donne des enseignements, de l'éducation, des sensibilisations chaque matin, c'est quelque chose de bien. »
Une femme qui ne cesse d'apprendre
Edith n'a jamais considéré qu'un diplôme suffisait. Après son CEP à Pabegou, son BEPC et son BAC à Djougou, elle a décroché une licence professionnelle en journalisme à l'ENSTIC d'Abomey-Calavi en 2017. En 2025, elle entame un Master en communication et relations publiques à l'IRSBAC. Elle maîtrise les outils classiques du journaliste, écriture, montage avec WaveLab, Adobe, le MoJo, mais aussi les outils numériques de la nouvelle génération : Canva, TurboScribe, Auphonic, ArtGuru.
Au-delà de la radio, elle est facilitatrice pour le projet ROAFEM au sein de l'ONG Alooguedou depuis 2022, et coach médias dans le cadre du PAEG1 en 2025. Elle est membre active du Réseau des Femmes de la Fédération des Radios Communautaires et Assimilées du Bénin (ReFerCAB) et de la Cellule des Femmes de l'Union des Professionnels des Médias du Bénin (CFU-UPMB). Chaque nouveau rôle est une marche de plus dans un escalier qu'elle construit elle-même.
Ce qui la rend fière
Quand on lui demande ce qui la fait vibrer dans ce métier, Edith ne parle pas de prix, de reconnaissance ou de promotion. Elle parle d'impact : « On aide nos populations sur plusieurs plans sans véritablement s'en rendre compte. Rien qu'à savoir que votre métier contribue à changer des comportements. »
Et puis il y a Djougou. Le cadre convivial de la rédaction, cette équipe qui fait corps, cette énergie qui donne envie d'être là tous les jours. Car Edith Sare n'est pas seulement une journaliste compétente. Elle est le cœur battant d'une rédaction.
Michée Takpara dit qu'elle est « une femme de bon cœur » qui n'hésite pas à inviter ses collègues, à penser à eux en voyage, à partager ce qu'elle a. Glawdys dit qu'elle est celle qui donne envie de rester. Tenaka dit que sa plume doit « continuer de nous inspirer et d'inspirer beaucoup d'autres personnes. »
Edith Sare est mère de deux enfants, journaliste bilingue, cheffe de programmes adjointe, étudiante en master, coach médias, facilitatrice associative, et cette femme qui, un vendredi soir, a quitté le studio pour aller sauver un mariage.
En ce mois de mars 2026, la campagne Les Amazones du micro Communautaire salue une Amazone de Djougou, discrète mais redoutable, douce mais déterminée, débordée mais toujours debout.
Que sa voix continue de résonner dans les postes radio de la Donga. Et que d'autres jeunes femmes, en l'entendant, se disent : moi aussi, je peux.
Portrait réalisé dans le cadre de la campagne « Les Amazones du Micro Communautaire », Mars 2026 FeRCAB — Centre de Formation et de Coproduction (CFP) | YAMARO Gaston