Théodora Fassinou: L'intégrité, quand on n'a presque rien

Théodora Fassinou: L'intégrité, quand on n'a presque rien
03 mars 2026
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« Elle travaille avec sérieux et avec le cœur. » — Miguel DAH, ami de longue date

La voix qui descend dans la vallée

Il y a des vies qui ressemblent à des rivières. Elles ne font pas de bruit, elles ne cherchent pas les projecteurs, mais elles irriguent tout ce qu'elles traversent. Enagnon Théodora FASSINOU est de celles-là. Depuis septembre 2015, sa voix monte chaque jour des studios de Radio la Voix de la Vallée d'Adjohoun, portant les nouvelles, les débats, les alertes sanitaires et les récits de vie dans les langues du terroir — français, goungbé, goun, wémè, fon. Elle parle pour ceux qu'on n'entend pas assez. Elle parle surtout avec eux. Mais avant d'être une voix de radio, Théodora a été une femme de terrain.

Une socio-anthropologue née dans l'action

Titulaire d'une Licence Professionnelle en Sociologie-Anthropologie, Théodora n'a pas attendu ses diplômes pour agir. Bien avant de décrocher ce titre, elle sillonnait déjà les communes d'Adjohoun, de Bonou, de Dangbo, à pied, à moto, parfois sous la pluie, pour sensibiliser des femmes rurales sur la planification familiale, les violences basées sur le genre, la santé reproductive, l'hygiène menstruelle, l'éducation financière. Elle a facilité des cadres communaux de concertation sur la nutrition. Elle a animé des causeries sur les droits des enfants. Elle a accompagné des filles victimes de violences vers la réinsertion professionnelle. Elle a compté les ménages pour l'INSAE, géré la caisse de la Mairie d'Adjohoun comme assistante financière, collecté des données pour des laboratoires d'études. Chaque rôle était différent. La constante, elle, ne changeait jamais : être utile, être présente, être là.

Le diplôme malgré tout

Après son bac G2, Théodora n'avait ni argent ni réseau. Son père, qui lui avait promis une école, n'était plus là. L'Université d'Abomey-Calavi surnommée la Chine populaire à cause de ses effectifs pléthoriques s'est présentée comme seule option, une porte que cette jeune fille discrète, restée longtemps dans sa coquille, n'a pas pu franchir. « C'est des pleurs, des lamentations et tout », confie-t-elle aujourd'hui avec un sourire doux-amer. 

C'est en parlant devant des jeunes, sur la sexualité, avec un naturel qui surprenait tout le monde, qu'un inconnu a vu quelque chose en elle. Il lui a signalé un avis de recrutement, l'a aidée à constituer un dossier. Elle s'est présentée à l'entretien. Elle a convaincu. Ce premier emploi, facilitatrice pour le changement de comportement sur la planification familiale, elle l'a terminé à 96% d'objectifs atteints. Ses employeurs ont renouvelé son contrat sur une nouvelle commune, là où un autre n'y était pas arrivé.

Les années suivantes, ce fut une succession de stages bénévoles, « purement bénévoles, où tu ne gagnes rien du tout », puis le volontariat à la mairie. C'est là qu'elle a croisé une médiatrice familiale qui, en la voyant à l'œuvre, a compris qu'elle avait trouvé une alliée. Quand cette dernière a dû quitter son poste, la coordonnatrice a été catégorique : « D'office, c'est Théodora qui devrait te remplacer. Elle a de la matière. » Mais le partenaire exigeait une licence en sciences sociales. Et Théodora ne l'avait pas encore.

Elle s'est inscrite à l'université. Non sans résistance intérieure, des souvenirs douloureux du campus d'Abomey-Calavi lui donnaient des maux de tête rien qu'à l'évocation du nom. Elle a fait la première année, la deuxième, la troisième. Puis s'est arrêtée, épuisée, avant la soutenance. C'est la perte du contrat convoité, celui qu'elle n'a pas pu décrocher faute de diplôme, qui l'a décidée à reprendre, à tout relire, à soutenir. « Aujourd'hui, je dors mieux », dit-elle simplement. « Je sais que si ça sonne quelque part, les gens seront sûrs de ma compétence. »

L'intégrité, quand on n'a presque rien

Il y a une autre histoire que Théodora raconte avec la même simplicité tranquille. Un jour, alors qu'elle traversait une période difficile, les besoins pressaient de toutes parts, elle reçoit sur son compte Mobile Money un dépôt inattendu. Deux millions cinq cent mille francs CFA. Elle n'avait rien fait pour les mériter. Quelqu'un s'était trompé de numéro. Elle aurait pu se taire. Elle aurait pu retirer et invoquer le silence du destin. Elle ne l'a pas fait. Elle a posé son téléphone, s'est forcée à rester calme, n'a pas touché à l'argent, et surtout, n'a pas rappelé le numéro. Elle voulait que ce soit l'expéditeur lui-même qui se manifeste. Pas une réclamation de sa part. Pas une initiative suspecte. Juste l'attente. L'homme a fini par appeler. Il était à Lomé. Il s'était trompé. Il était tendu, presque agressif au début, puis, quand il a compris qu'elle n'avait fait aucun retrait et qu'elle voulait renvoyer les fonds, son ton a changé du tout au tout. Compte limité oblige, elle lui a renvoyé les 2 500 000 en plusieurs versements successifs, jusqu'au dernier franc. En retour, il lui a envoyé 50 000 FCFA en guise de remerciement.

Mais le vrai retour sur investissement est venu plus tard. Cet homme, actif dans les secteurs du BTP, est resté en contact avec elle. « Cette loyauté-là a fait que j'ai mérité beaucoup d'aide entre ses mains », dit-elle sobrement.

Deux millions cinq cent mille francs. Rendus. Sans hésitation. Dans le dénuement. C'est peut-être là, plus que dans les attestations et les contrats, que se révèle le vrai caractère de Théodora FASSINOU.

Le micro comme outil de transformation sociale

Quand Théodora prend le micro à Radio la Voix de la Vallée, ce n'est pas pour lire un texte. C'est pour ouvrir un espace. Ses émissions, tables rondes, magazines radiophoniques, journaux parlés, abordent les sujets que beaucoup préfèrent taire : les fistules obstétricales, le harcèlement sexuel, l'entrepreneuriat des mères célibataires, la promotion du genre, le respect des droits humains. Elle couvre les événements communautaires. Elle anime. Elle interroge. Elle éduque. Et elle le fait en plusieurs langues, parce qu'elle sait que l'information n'a de valeur que si elle atteint ceux à qui elle est destinée. Son engagement radiophonique n'est pas une carrière. C'est un sacerdoce.

Une formation permanente, une soif d'apprendre insatiable

Les attestations qui jalonnent le parcours de Théodora ne sont pas des trophées à accrocher au mur. Ce sont des outils qu'elle est allée chercher, un par un, pour mieux faire son travail. En 2015, la HAAC lui ouvre les portes du journalisme professionnel, à la radio même où elle travaille. En 2018, avec le soutien de la Banque Mondiale via le projet PAURAD-AGETUR, elle se forme à Bohicon pour mieux organiser des émissions civiques sur la citoyenneté locale.

En 2024, elle participe à la 8e édition de la Journée Mondiale de la Radio à Djougou, autour du thème « La radio : un outil de communication pour la paix et la cohésion sociale ». Une conviction qu'elle n'a jamais eu besoin d'apprendre, elle la vivait déjà.

En mai 2025, c'est à Porto-Novo que Norsk Journalistlag et l'UPMB lui remettent un certificat de formation sur la sécurité et l'égalité pour les femmes journalistes et photojournalistes, car défendre les droits des femmes commence aussi par protéger celles qui racontent leurs histoires.

Et puis il y a octobre 2025, au Salon International de la Radio et du Numérique de Parakou. En trois jours intenses, Théodora accumule cinq attestations d'ateliers numériques : ChatGPT au service de la rédaction journalistique, WebTV et Web Radio, monétisation des médias à l'ère du numérique, production vidéo sur Canva, analyse intelligente des audiences digitales. Cinq portes ouvertes sur l'avenir de la radio communautaire. Elle les franchit toutes, comme à son habitude, sans faire de bruit et avec une détermination tranquille. Elle a surtout coanimée la cérémonie solennelle d'ouverture de ce Salon couplé au 25e anniversaire de la FeRCAB. Au bilan, le comité d'organisation ne s'était pas trompé de son choix porté sur elle. 

Ce qu'on récolte quand on sème sans attendre

En 2023-2024, Théodora pilotait un projet de renforcement des services de nutrition dans la commune d'Adjohoun. Rapidement, elle a constaté des lacunes que son projet ne prévoyait pas de combler. Elle aurait pu s'en tenir à ses attributions. Elle ne l'a pas fait. En collaboration avec le responsable de la planification communale, elle a partagé ses observations, proposé des pistes, contribué à l'élaboration d'un nouveau projet municipal sur la nutrition, sans mandat, sans salaire supplémentaire, sans rien attendre en retour. Des mois plus tard, son contrat terminé, une vie ailleurs déjà en route, un message inattendu arrive. Le planificateur lui demande si son passeport est en cours de validité. « J'ai dit oui. » Une semaine après, il l'appelle : « Tu as été sélectionnée pour partir. » Direction Nantes, France, pour une mission d'immersion internationale.

Ils étaient quatre. Les trois autres étaient fonctionnaires, avec des relevés de compte solides. Théodora n'avait plus de salaire. Son relevé, dit-elle avec franchise, « était en moins ». Et pourtant, parmi les quatre, elle a fait partie des trois à obtenir le visa.

« Je me disais : est-ce que c'est comme ça que ça se passe quand on fait bien son travail, quand on se donne vraiment ? »

La communauté ne l'avait pas remerciée. Elle ne s'y attendait pas. Mais quelqu'un, quelque part, avait vu. Et ce visa-là — arraché à un dossier bancaire insuffisant, accordé par une administration étrangère impartiale, était peut-être la plus belle leçon de sa vie : le travail bien fait finit toujours par payer.

Ce que les autres voient en elle

Miguel DAH, ami de longue date, la décrit simplement : « Elle écoute, elle conseille, elle cherche des solutions. » Pas d'effets de manche, pas de discours. Juste quelqu'un sur qui on peut compter.

Aoga Rodrigue Fiacre, ancien collaborateur, va plus loin. Il voit en elle « une femme de terrain, capable de s'adapter à toutes les situations », quelqu'un qui « ne s'arrête pas aux obstacles » mais qui « sait transformer les compétences et les occasions en opportunités réelles ». Il reconnaît aussi en elle une dimension humaine rare : compréhensive, fraternelle, sincère. « Notre relation, née dans le cadre du travail, a évolué vers un lien fraternel et familial. »

Et si parfois l'émotion l'emporte sur la raison, parce que les êtres passionnés sont faits ainsi, Théodora a développé l'art rare de revenir sur elle-même, de se maîtriser et de grandir à travers chaque expérience.

Portrait réalisé dans le cadre de la campagne « Les Amazones du micro Communautaire», Mars 2026 FeRCAB, Centre de Formation et de Coproduction (CFP) | YAMARO Gaston

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