Aurore Saïzonou: Seule à la table, debout pour toutes

Aurore Saïzonou: Seule à la table, debout pour toutes
03 mars 2026
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Décret N° 2025-703 du 18 novembre 2025. Ce jour-là, l'État béninois grave dans le marbre ce que le terrain sait depuis longtemps : le nom d'Aurore Bilola Y. G. Saïzonou mérite d'être inscrit dans les Ordres nationaux du Bénin. Une distinction sobre, officielle, presque discrète — à l'image exacte de cette femme. Dans les médias béninois, les femmes occupent le micro. Mais rares sont celles qui, durablement, occupent la table de décision, la salle de cours et le réseau professionnel — simultanément, et sans renoncer à aucun des trois. Aurore Saïzonou est de celles-là. Depuis 1998, soit plus de 27 ans, elle construit un édifice d'une cohérence rare, pierre après pierre, émission après émission, génération après génération.

Tout commence à Radio Adjaouère, en 1998. Aurore a 23 ans et donne de sa voix dans cette radio qui irrigue la région de l'Ouémé. Elle y apprend ce que les écoles n'enseignent pas : l'art d'être là quand la communauté a besoin d'être entendue. Six ans plus tard, elle rejoint Radio Alléluia FM, la radio de l'Église du Christianisme Céleste à Porto-Novo. Elle y sera successivement rédactrice-présentatrice, productrice, rédactrice en chef, puis Directrice adjointe chargée de l'information. 

En août 2023, lors des célébrations des 20 ans de cette radio, c'est elle, représentante du personnel, qui prend la parole pour remercier le fondateur. Geste discret. Signal fort.

La radio d'abord, même un dimanche, même à table!

Richard Fassinou, directeur de Radio La Voix de la Vallée à Adjohoun, la côtoie depuis plus de dix ans. Il ne mâche pas ses mots : "Quel est cet enfant qui ne voudrait pas voir sa mère passer la journée dominicale avec lui à la maison ? Avec Madame Aurore, quand le boulot l'appelle un dimanche, même en étant à table avec ses enfants, elle est prête à tout laisser pour répondre présente."

Cette image, une mère qui pose sa fourchette un dimanche pour aller tenir son journal, dit en une scène ce que les CV ne savent pas raconter. Ce n'est pas de l'inconscience. C'est une conviction profonde que la radio est un service, pas un emploi.

Et la rigueur s'applique dans les deux sens. "Si elle est dans la maison et qu'un journaliste qui devait présenter l'édition accuse du retard, rapidement elle prend les papiers et va présenter le journal elle-même. Parce que pour elle, il est hors de question de décevoir les auditeurs." Pour Aurore, la radio c'est la ponctualité, la rigueur, la discipline. Même pas trente secondes de retard.

L'anecdote de la Donga 

Il existe une histoire que Richard Fassinou aime raconter, et qui résume mieux qu'un long discours ce qu'est Aurore face à ses responsabilités. Un jour, elle se trouve en pleine session du Conseil d'administration de la FeRCAB dans une localité du département de la Donga, à des centaines de kilomètres de Porto-Novo. Son époux rentre au pays de manière imprévue. Il arrive à la maison. Sa femme n'est pas là. Elle est quelque part dans le Nord du Bénin, à remplir son mandat.

"Elle était obligée de se plier en quatre pour revenir à Porto-Novo accueillir son époux. C'est pour dire que pour Madame Aurore, il est hors de question de défaillir quand on lui confie une responsabilité. Elle assume, et elle assume pleinement. Moi qui vous parle, je ne peux même pas faire ce qu'elle a fait pendant sa mandature."

Cette anecdote n'est pas anecdotique. Elle révèle une femme qui navigue entre des exigences contradictoires, la famille, le métier, le réseau, sans jamais sacrifier l'une au détriment de l'autre, mais en assumant pleinement le coût de chaque choix.

Celle que tout le monde veut dans son équipe

Virgile Ahouanse, journaliste à Crystal News, la connaît dans un autre contexte encore : les longues sessions de jurys d'examens de Licence et de Master à l'ISMA. Ce qu'il y observe est révélateur. "Tous les hommes veulent avoir Aurore dans leur équipe, parce qu'on sait que quand tout le monde en aura marre, elle continuera à travailler. Elle va travailler pour les autres."

Mais ce qui le frappe davantage, c'est ce qu'elle fait quand la fatigue commence à peser sur le groupe. "C'est elle qui va aller acheter de petites choses pour agrémenter l'ambiance, pour que vous voyiez moins la mélancolie du travail." Toujours là, parfois épuisée, mais jamais énervée. Jamais les traits crispés, jamais les signes visibles d'impatience. Une présence qui stabilise autant qu'elle produit.

Virgile, ami sincère, se permet pourtant une mise en garde affectueuse : "Je lui dis de freiner un peu, de dégazer. Parce qu'il faut travailler, mais il faut travailler pour en vivre." C'est le seul bémol que ses proches lui connaissent, cet excès de don de soi qui frise parfois l'oubli de soi.

La seule femme à la table

Adebayo Alaye, ancien Président de la FeRCAB, le souligne avec une netteté qui force l'admiration : "Pendant six ans, de 2017 à 2023, elle a été la seule femme membre du Conseil d'administration de la Fédération des radios communautaires et assimilées du Bénin." Seule femme. Six ans. Dans une instance qui fédère 56 radios à travers tout le pays.

On n'imagine pas le poids de cette solitude-là. Tenir une position, défendre une perspective, porter une présence féminine dans un espace où elle était, structurellement, l'exception. Elle l'a fait sans fracas. Et Richard Fassinou, qui connaissait bien le défunt directeur d'Alléluia FM, se souvient d'une confidence reçue un jour : "Si Aurore quittait cette radio, est-ce qu'on pourrait trouver pareille perle ?"

La salle de cours, ensuite

En 2009, après une décennie de terrain, Aurore retourne sur les bancs de l'école. Licence à l'Institut Supérieur des Métiers de l'Audiovisuel, puis Master en 2012. Non pas pour fuir la pratique, mais pour mieux la transmettre. L'ISMA est reconnue par l'État béninois, accréditée par le CAMES à l'international, membre de l'Association Internationale des Grandes Écoles de Cinéma et de Télévision et de l'Agence universitaire de la Francophonie. Une institution de référence en Afrique pour la formation, dont les diplômés ont remporté plusieurs prix à l'international. 

Aurore y enseigne depuis 2014 et intègre le conseil scientifique et pédagogique en 2019. Adebayo Alaye la décrit comme "la mémoire vivante de notre profession et la sagesse qui éclaire les plus jeunes."

Ce que Théodora voit, et que les organigrammes ne montrent pas

Il y a une Aurore que les bilans institutionnels ne capturent pas. Théodora Fassinou, journaliste à Radio La Voix de la Vallée et membre active du ReFeRCAB, en parle depuis le terrain partagé du réseau. "Elle possède le don rare de lire entre les lignes de l'âme. Elle ne se contente pas d'écouter, elle devine. Elle perçoit les soucis du cœur avant même qu'ils ne soient formulés." Et quand une opportunité se présente pour élever une collaboratrice, "son aide n'est jamais bruyante. Elle est juste, opportune et transformatrice."

"Elle ne nous apprend pas seulement à bien travailler, elle nous apprend à nous tenir debout avec dignité."

Ne pas se fier au sourire

Richard Fassinou glisse un avertissement avec un sourire : "Ne vous fiez pas à son visage angélique. Quand certains, abusant de sa gentillesse, franchissent la ligne rouge, Madame Aurore ne se prive pas de les remettre gentiment à leur place." Sur le plan privé, elle est joviale, ouverte, à l'aise partout. Mais la douceur n'est pas de la faiblesse. Elle le sait. Et ceux qui l'ont oublié s'en souviennent.

La boussole du réseau

Coordinatrice du ReFeRCAB depuis 2022, Vice-Coordinatrice du RIF AMARC-Bénin de 2018 à 2023, point focal genre pendant sept ans, chaque engagement dit la même chose : elle veille à ce que les conditions soient réunies pour que d'autres femmes puissent, elles aussi, bien faire leur travail. Au sein de la FeRCAB, c'est ce réseau qui amplifie les microprogrammes avec une forte implication féminine, tant dans leur mise en œuvre que comme cibles. Adebayo Alaye le résume simplement : "Elle ouvre les portes et crée les opportunités. Elle inspire une génération entière.

Le Décret de novembre 2025 viendra couronner tout cela. Mais il ne l'aura pas faite. Elle était déjà faite, depuis longtemps, dans les studios de Porto-Novo un dimanche matin, sur les routes de la Donga pour honorer un mandat, dans les jurys de l'ISMA où elle achetait des gâteaux pour que ses collègues tiennent le coup, dans les réunions de réseau où elle choisissait, inlassablement, de faire de la place aux autres.

La seule chose que ses proches lui demandent, c'est de s'accorder, de temps en temps, la même générosité qu'elle offre à tous : se reposer.

C'est peut-être ça, la définition d'une amazone du micro communautaire : non pas celle qui parle le plus fort, mais celle dont le silence, quand elle se tait enfin, laisse la place à dix voix nouvelles.

Portrait réalisé Gaston Yamaro, Responsable du Centre Formation et de Coproduction de la FeRCAB, dans le cadre de la campagne Les Amazones du micro Communautaire, Mars 2026.

Crédit Photo @INF Bénin

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